Histoire de la politique
Les femmes sénateurs depuis 1946
I - Des citoyennes sans droits civiques (la Révolution et l'Empire)
Dès 1789, les femmes ont largement participé au mouvement révolutionnaire. Protestant de leur non-représentation aux Etats généraux : "que l'organisation de cette assemblée respectable des Etats généraux telle qu'on nous la présente, puisse véritablement représenter la Nation entière, tandis que la moitié et plus de la Nation n'y siégera pas, en est exclu, c'est Messieurs un problème et un problème injurieux à notre sexe" (extrait des "Remontrances, plaintes et doléances des dames françaises à l'occasion de l'assemblée des Etats généraux"), elles acquièrent avec la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, une égalité en droits, ce qui ne veut pas dire pour autant qu'elles aient des droits civiques. En fait la majorité de leurs contemporains estiment que la place d'une femme est dans son foyer : "or il nous semble incontestable que le bonheur commun, surtout celui des femmes, demande qu'elles n'aspirent point à l'exercice des droits et des fonctions politiques" (Talleyrand, septembre 1791).
Elles ont cependant un défenseur, le marquis Antoine de Caritat de Condorcet. Surnommé "l'ami des femmes", il soutient qu'une femme membre d'une assemblée nationale est plus apte à élever ses enfants et à en faire des hommes. En juillet 1790, il publie un "Essai sur l'admission des femmes au droit de cité" dans lequel il admet que "le droit de s'occuper directement ou par représentant des affaires de leur pays est un droit que les hommes tiennent non de leur sexe mais de leur qualité raisonnable, qui leur est commune avec les femmes". Appelé à collaborer à la rédaction de la Constitution, il "oublie" ses prises de position en faveur des femmes et ne réclame rien pour elles.
C'est une femme qui, reprenant les idées de Condorcet, va mener le combat pour toutes : Olympe de Gouges publie en septembre 1791 la "Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne" en 17 articles sur le modèle de la Déclaration des droits de l'homme. Ses articles 6 et 10 sont restés célèbres :
Article 6 : La loi doit être l'expression de la volonté générale ; les citoyennes et citoyens doivent concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation.
Article 10 : Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même fondamentales ; la femme a le droit de monter sur l'échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune."
Pour se faire entendre, les femmes qui ne peuvent pas participer directement à la vie politique ont deux possibilités : les clubs et les tribunes des assemblées. Dans les clubs qu'elles fondent, elles peuvent lire les journaux, discuter des lois nouvelles, évoquer des questions politiques ; c'est un vecteur de diffusion des idées au sein de la population féminine. Les assemblées ont des tribunes ouvertes au public ; les femmes les envahissent munies de leur tricot, d'où leur surnom de "tricoteuses", elles crient, interpellent les orateurs ; c'est une forme de contrôle de la vie politique mais surtout elles perturbent les débats.
La réaction ne se fait pas attendre. La nouvelle constitution votée le 23 juin 1793 instaure un suffrage universel masculin. Peu de temps après, le rapport d'Amar, député de l'Isère, au comité de sûreté générale va dans le même sens : "les femmes doivent-elles exercer des droits politiques et s'immiscer dans les affaires du gouvernement ? L'opinion universelle repousse cette idée. Les femmes doivent-elles se réunir en associations politiques ? En général les femmes sont peu capables de conceptions hautes et de méditations sérieuses... Voulez-vous que, dans la République française, on les voie venir au barreau, à la tribune, aux assemblées politiques comme les hommes, abandonnant et la retenue, source de toutes les vertus de ce sexe, et le soin de leur famille ? ...Nous croyons qu'une femme ne doit pas sortir de sa famille pour s'immiscer dans les affaires du gouvernement." Le 30 octobre 1793 les clubs féminins sont fermés. Le 4 prairial an III (23 mai 1795), nouveau décret de la Convention : "toutes les femmes se retireront dans leur domicile respectif : celles qui, une heure après l'affichage du présent décret, seront retrouvées dans la rue, attroupées au dessus du nombre de 5, seront dispersées par la force armée et successivement mises en état d'arrestation jusqu'à ce que la tranquillité publique soit rétablie dans Paris."
Cette mise à l'écart des femmes sur le plan politique, Olympe de Gouges ne la verra pas : elle fut guillotinée le 3 novembre 1793 comme girondine.
La fin de la Révolution et l'Empire, sont les périodes les plus sombres du combat pour le droit des femmes. Napoléon n'apprécie pas "les femmes qui se mêlent de politique" et son code civil de 1804 fait d'elles des mineures à vie.
II - L'émergence du féminisme (la IIe République)
Le mot "féminisme" apparaît vers 1830 ; il est attribué à Charles Fourier, chef de file d'un mouvement (le fouriérisme) qui se distingue par ses prises de position en faveur de la liberté des femmes.
Durant la première moitié du XIXe siècle, la législation sur le droit de vote est modifiée à plusieurs reprises. Le nombre d'électeurs est élargi ou restreint en fonction des besoins politiques. Le 5 mars 1848, sous l'impulsion de Ledru-Rollin, le Gouvernement provisoire met en place le suffrage universel. En sont exclus les hommes privés de leurs droits par la justice, les faillis, les déments internés... et les femmes. Conséquence logique d'un début de siècle profondément misogyne où selon Flora Tristan : "tout opprimé trouve un être à opprimer, c'est sa femme. Elle est la prolétaire du prolétaire".
Profitant de la période insurrectionnelle, quelques clubs féminins s'étaient reconstitués ; la loi du 28 juillet 1848 les interdit. Cette mesure reflète fidèlement la pensée des hommes de ce siècle. Ils estiment que seule la vie privée convient aux femmes, à la rigueur elles peuvent, à l'extérieur de leur foyer, s'occuper de charité mais pas de politique. Le pamphlétaire Claude Tillier donne une explication à cet ostracisme politique : "qui a jamais vu une idée politique se loger sous un bonnet de gaze".
Cette conception de la société suscite de vives réactions : à l'Assemblée nationale le député Pierre Leroux réclame pour les femmes le droit de vote aux élections municipales suscitant étonnement, interruptions et plaisanteries ; Victor Considérant, député du Loiret, disciple de Charles Fourier, dépose sur le même objet une proposition de loi qui ne viendra pas en discussion ; Eugénie Niboyet, organisatrice du club de la Société de la voix des femmes et fondatrice en 1833 du journal "Le Conseiller des femmes" qui devient par la suite "La Voix des femmes", écrit dans le n° 1 : "c'est au nom de nos devoirs que nous réclamons la reconnaissance de nos droits". C'est elle qui, toujours dans le même journal, lance un appel pour la candidature de George Sand aux élections législatives de 1848. Cette dernière refuse. L'engagement de George Sand pour la cause des femmes diffère de celui des mouvements féministes : "en admettant que la société eût beaucoup à gagner à l'admission des quelques capacités du sexe dans l'administration des affaires publiques, la masse des femmes pauvres et privées d'éducation n'y eût rien gagné." Pour elle la conquête des droits civils est essentielle.
Parmi les défenseurs de la cause des femmes, Victor Hugo occupe une place de choix. Dès juillet 1853, sur la tombe de Louise Julien, proscrite pour son opposition au coup d'Etat de 1852 et exilée à Jersey, il témoigne de son intérêt pour cette cause : "le XVIIIe siècle a proclamé le droit de l'homme, le XIXe proclamera le droit de la femme ; mais il faut l'avouer, citoyens, nous ne nous sommes point hâtés ; beaucoup de considérations, qui étaient graves, j'en conviens, et qui voulaient être mûrement examinées nous ont arrêtés et à l'instant où je parle, au point même où le progrès est parvenu, parmi les meilleurs républicains, parmi les démocrates les plus vrais et les plus purs, bien des esprits excellents hésitent encore à admettre dans l'homme et dans la femme l'égalité de l'âme humaine et, par conséquent, l'assimilation, sinon l'identité complète des droits civiques."
En avril 1849, pour la première fois, une femme ose poser sa candidature aux élections législatives : Jeanne Deroin. Elle explique dans le journal "L'Opinion des femmes" le sens de son action : "la constitution de 1848 a légalement aboli les privilèges de race, de caste et de fortune par l'affranchissement des esclaves noirs, par l'extinction des titres de noblesse, par la suppression du cens électoral. Mais le privilège de sexe est resté sous entendu dans cette constitution qu'il sape donc dans sa base, car il est la négation des principes sur lesquels elle est fondée." Sa candidature suscite surtout moqueries et quolibets.
La fin de la seconde République se solde de nouveau pour les femmes par une série de revers.
III - Le temps de l'expression (1870-1914)
Après les révolutions de 1789 et de 1848, c'est à nouveau dans une période de crise qu'on voit les femmes participer à la vie politique : durant le siège de Paris et l'insurrection de 1871, les femmes sont présentes dans les comités de vigilance, les clubs de quartier... La plus célèbre d'entre elles est Louise Michel, surnommée "la vierge des communards" ou "la sainte laïque". Cette anarchiste milite pour l'égalité des sexes. Mais le régime de la Commune est trop éphémère pour avoir le temps de s'occuper des droits politiques des femmes. En revanche la répression se souviendra des communardes devenues "les pétroleuses". Elles seront exécutées ou déportées comme les hommes. (Louise Michel fut déportée en Nouvelle Calédonie.)
Progressivement les féministes s'organisent. Elles créent des associations, des journaux leur permettant de diffuser et de préciser leurs idées. Léon Richer, surnommé par ses contemporains "l'homme des femmes", crée avec l'avocate Marie Deraismes en 1869 "L'association pour le droit des femmes" et le journal "Le droit des femmes". Il a très vite compris l'utilité d'un organe de presse pour la défense de ses idées. "L'apprentissage de l'écriture publique des femmes est au c?ur du féminisme et s'avère essentiel dans la lutte contre l'oubli et l'éphémère." Il est à l'origine en 1878 du premier congrès féministe français et publie en 1883 "Le code des femmes" : "il y a deux lois dans la loi ; du côté de l'homme, tous les privilèges ; du côté de la femme, les sujétions." Deraismes et Richer, tous deux francs-maçons, ne sont pas favorables à l'obtention immédiate du droit de vote pour les femmes, ils craignent l'influence de l'Eglise catholique.
Autre personnalité féministe de cette fin de siècle : Hubertine Auclert. Elle fonde en 1876 la société "Le droit des femmes" qui deviendra plus tard "Le suffrage des femmes" et un journal "La citoyenne". Elle mène des campagnes très énergiques en faveur du vote des femmes : pétitions, articles de presse, émission d'un timbre en faveur des droits de la femme, renversement des urnes électorales ne contenant que des suffrages masculins... Son action la plus célèbre est la grève de l'impôt : "je n'ai pas de droits, donc je n'ai pas de charges ; je ne vote pas, je ne paie pas". Malgré ce coup d'éclat, le combat pour les droits politiques des femmes reste très minoritaire : les femmes elles-mêmes se sentent peu concernées par cette question.
On ne peut évoquer cette fin de siècle sans parler de la journaliste Marguerite Durand. Elle fonde le 9 décembre 1897 le quotidien "La fronde" entièrement administré, rédigé et composé par des femmes et qui porte un regard féminin sur l'actualité. Hélène Sée devient la première chroniqueuse politique et pour la première fois une femme assiste aux côtés des hommes aux débats parlementaires.
Avec le temps de l'expression est venu aussi le temps de l'action. En France, comme en Angleterre, il faut attirer l'attention de la population. Deux mouvements féministes coexistent en 1900 : les suffragistes modérées et les suffragettes plus radicales dans leurs actions. En 1908, un petit groupe de suffragettes s'introduit au Palais Bourbon et jette sur la tête des députés des tracts féministes. En 1909, Jeanne Schmal, membre du mouvement suffragiste, célèbre pour sa campagne en faveur de la libre disposition par les femmes mariées de leurs salaires, crée "L'union française pour le suffrage des femmes". Elle réussit à obtenir une audience d'Aristide Briand, président du conseil. Mais celui-ci limite son engagement à une simple évocation du problème en conseil des ministres.
Aux élections municipales de 1910, une dizaine de candidates se présentent.
A la veille de la guerre, un référendum est organisé le jour des élections législatives par la "Ligue nationale pour le droit de vote aux femmes" appuyé par un grand quotidien "Le Journal". Dans des urnes séparées, les Françaises sont appelées à répondre à cette question simple : "voulez-vous voter ?" Résultats : plus de 505 000 bulletins favorables. En juillet 1914, 6000 personnes viennent déposer des bouquets de primevères au pied de la statue de Condorcet et réclament le droit de vote pour les femmes. C'est la première grande manifestation de rue.
Mais la guerre met en sommeil toutes ces revendications.
IV- Le "jeu de cache-cache" parlementaire (1901-1939)
14 juillet 1901 : c'est la date choisie par Jean Fernand Edmé Gautret, député de la Vendée, pour déposer sur le bureau de la Chambre des députés sa proposition de loi tendant à accorder le droit de vote dans les élections municipales aux femmes célibataires majeures, aux veuves et aux divorcées. Ce texte est, sous la IIIe République, le premier d'une longue série. Bien que limité aux élections municipales et au droit de vote, il restera sans suite.
Entre 1901 et 1939, une soixantaine de propositions de loi sont déposées à la Chambre des députés : moins de 40 % d'entre elles tendent à accorder l'éligibilité aux femmes et 15 % la limitent aux élections municipales ou cantonales. Durant la même période, 8 textes sont déposés au Sénat dont 5 en faveur de l'éligibilité. De toutes ces propositions de loi, une grande partie n'est ni rapportée ni inscrite à l'ordre du jour. Quatre seulement seront adoptées par les députés.
La première : seize ans s'écoulent entre son dépôt à la Chambre et son rejet par la Haute Assemblée, ce qu'André Tardieu appelle "le jeu de cache-cache". Déposée en juillet 1906 par Paul Dussassoy, député du Pas-de-Calais, cette proposition de loi tend à accorder aux femmes le droit de vote aux conseils municipaux, d'arrondissement et généraux, ce qu'on appelle alors "le petit suffrage" . La commission du suffrage universel à laquelle elle a été renvoyée, nomme un rapporteur, Ferdinand Buisson, député radical de la Seine, président de la Ligue des droits de l'homme et féministe convaincu. Celui-ci rédige en 1909 un monumental rapport de 420 pages et conclut par un avis favorable. Mais la guerre diffère l'inscription du texte à l'ordre du jour de la Chambre.
V - Opposition et soutien aux féministes
L'opposition du Sénat est étayée par l'opinion largement répandue qu'en 1919, l'adoption du texte n'a été qu'un "vote de façade émanant d'une Chambre "mourante"". Alexandre Bérard, député en 1919 devenu sénateur ensuite, avoua avoir "voté la loi sans conviction pensant bien que le Sénat l'enterrerait".
Sur quoi repose l'opposition des sénateurs ? Leur argumentation est essentiellement dirigée contre le suffrage féminin ; l'éligibilité n'apparaît qu'en filigrane dans les débats. Pourtant, parmi les raisons invoquées, figure une inquiétude liée à l'arrivée des femmes dans la vie politique. Du fait de la guerre, elles sont beaucoup plus nombreuses que les hommes et représentent soit "une menace redoutable" (René Héry - 7 juillet 1932) soit le risque de "compromettre peut-être les destinées d'un pays" (Louis Tissier - 23 juin 1932). Autre raison : la peur de voir grandir l'influence de l'Eglise. Les sénateurs craignent que les femmes ne soient sensibles aux recommandations de leur curé en matière électorale. Pour une assemblée majoritairement radicale et laïque et qui garde encore en mémoire les grands débats sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat, c'est un argument de poids.
Resurgit également un thème datant de la Révolution : la place d'une femme est à son foyer. "Qu'elles nous gardent la paix et le refuge du foyer, de la famille. Voilà leur rôle, leur mission. C'est là qu'elles ont du génie et non pour d'autres activités." (René Héry - 7 juillet 1932).
Mais veulent-elles vraiment participer à la vie politique ? Les sénateurs pensent le contraire et évoquent "l'apathie, le silence dédaigneux et réprobateur de l'immense majorité des femmes de France" (François Labrousse - 14 novembre 1922) face aux revendications des suffragettes "remuantes et tapageuses". Ils estiment que les femmes en général ne s'intéressent pas à la politique et le président de la commission, Paul Régismanset, en veut pour preuve certains articles humoristiques qu'il cite dans son intervention du 21 novembre 1922 : "l'immense majorité des femmes se soucient plus de savoir ce qui se portera cet hiver que de la réorganisation de l'armée ou de la péréquation des impôts... Lorsque trois femmes sont réunies, elles se mettent aussitôt à parler chiffons" et il conclut : "je ne généralise pas... tout de même on peut dire que bon nombre de femmes ressemblent au portrait qui vient d'être fait".
"Entre la nature féminine et la fonction politique, il y a incompatibilité" prétend René Héry le 7 juillet 1932. C'est également l'avis de François Labrousse : "dominant mal ses réflexes et ses réactions, la femme dans sa moyenne encore une fois, présente un certain degré d'instabilité, de diversité de caractère... C'est pour cela qu'après réflexion, je me prononce contre l'éligibilité même des élites" (14 novembre 1922).
Tout aussi étonnants certains arguments physiques : "la plupart [des femmes] n'ont-elles pas des bouches trop petites pour qu'en puissent sortir les gros mots qui sont trop souvent la monnaie courante des discussions électorales" (Raymond Duplantier - 28 juin 1932) ; "les mains des femmes sont-elles bien faites pour le pugilat de l'arène publique ?" (Alexandre Bérard, rapporteur - 3 octobre 1919)
Quant aux conséquences de cette accession des femmes à la vie politique, les sénateurs en font une description peu engageante : "en appelant [les femmes] à la fréquentation des réunions électorales et aux réunions de café qui suivent celles-ci, vous ne manquerez pas de développer l'alcoolisme" (Raymond Duplantier - 28 juin 1932) ; "elles risquent d'amoindrir leur sensibilité morale et par conséquent, de diminuer le goût que les hommes ont pour elles" (François Labrousse - 14 novembre 1922) ; "en inscrivant son âge sur une carte [d'électeur] elle s'expose à de fâcheuses mésaventures" (Paul Régismanset - 21 novembre 1922) ; "les femmes croient-elles que leur intervention dans les luttes politiques, leur participation aux contradictions et même aux violences des réunions politiques ....que cela ne les fera pas fatalement descendre du plan très élevé où nous avions coutume de les placer" (Pierre Marraud - 30 juin 1932) ; et enfin ultime conséquence : "mais qu'une femme parce qu'elle est électeur, éligible ait le droit de quitter le domicile conjugal, d'y recevoir qui elle veut, quand elle veut et bien d'autres libertés encore, c'est la subversion totale du mariage" (René Héry - 7 juillet 1932).
Quel rôle jouent les Gouvernements successifs dans cette guérilla parlementaire ? Ils ne prennent jamais aucune initiative. En 1927 et 1932, la Chambre des députés adopte deux propositions de résolution invitant le Gouvernement à user de son influence auprès du Sénat pour obtenir l'inscription à l'ordre du jour de la proposition adoptée en 1919. Pas de réponse. A titre individuel, cependant beaucoup de ministres sont favorables au moins au "petit suffrage". Ce qui fait dire à la militante féministe Louise Weiss, reçue par Pierre-Etienne Flandin, nouveau président du Conseil : "Je m'aperçois qu'un féministe devenu président du Conseil, ne se montre pas forcément un président du Conseil féministe." De même en 1922, Raymond Poincarré, favorable au suffrage féminin et qui a pris la parole dans des réunions féministes au côté de l'avocate Maria Vérone, désigne, pour représenter le Gouvernement dans la discussion sur la proposition Dussaussoy, un des rares ministres qui y soit opposé.
Cependant la cause des femmes a aussi ses partisans au Parlement. C'est en 1894 à la Chambre des députés que fut créé le premier groupe parlementaire en faveur du droit des femmes ; il compta jusqu'à 36 membres avant de disparaître. Un autre groupe le remplaça à l'instigation d'Henry Chéron en 1906, comprenant 200 adhérents, bien qu'il ne se soit jamais réuni. Au Sénat, c'est en 1923 que Louis Martin crée un groupe qui compte près de 80 membres. Parmi tous ces parlementaires, quelques personnalités se détachent : Ferdinand Buisson, dont le rapport sur le droit des femmes fait autorité et qui crée, en 1911, la Ligue des électeurs pour le suffrage féminin ; René Viviani, féministe convaincu, qui fut adhérent dès 1888 de la Ligue pour les droits de la femme ; son intervention en 1919, lors du débat à la Chambre des députés, avait entraîné l'adoption de la proposition de loi Dussaussoy ; parmi les sénateurs on peut citer Louis Martin, sénateur du Var et juriste, auteur de plusieurs propositions de loi sur ce sujet ; Antonin Gourju, sénateur du Rhône qui interpelle à plusieurs reprises le Gouvernement pour hâter la discussion des textes sur le suffrage féminin ; Eugène Milliès-Lacroix, sénateur des Landes qui préside le groupe féministe du Sénat.Malgré ces appuis, le processus législatif est enrayé. Les militantes féministes s'en aperçoivent et optent pour des méthodes plus directes.
VI - Des manifestations féministes aux premières femmes sous-secrétaires d'Etat (1932-1936)
Jeanne Valbot inaugure au Sénat cette nouvelle forme d'action. En février 1932, elle s'enchaîne au banc d'une des tribunes du Palais du Luxembourg. Mais c'est surtout la journaliste Louise Weiss, surnommée plus tard "la mère de l'Europe", qui invente ce qu'on pourrait qualifier aujourd'hui des "opérations médiatiques". Le 6 février 1934, elle ouvre aux Champs Elysées une boutique baptisée "la Femme nouvelle" qui sert de vitrine à son organisation féministe. En 1935, elle organise une série de réunions dans la Vienne, fief du sénateur Duplantier, alors candidat à sa propre réélection, qui était intervenu en séance publique de manière très antiféministe et même grivoise sur l'accession des femmes aux métiers de notaire, greffier et huissier et sur le suffrage des femmes. "Armée du seul Journal officiel" elle explique dans les principales villes du département les plaisanteries, finesses et jeux de mots du sénateur... Il ne sera pas réélu.
Louise Weiss utilise l'actualité à des fins de propagande féministe et fait preuve d'imagination : elle convainc les trois plus grandes aviatrices françaises de participer à un meeting à l'Alhambra de Bordeaux en faveur du suffrage des femmes ; lors de la finale de la Coupe de France de football, elle lâche des petits ballons rouges auxquels sont attachés des tracts féministes que le vent entraîne jusqu'à la tribune présidentielle ; le jour du Grand Prix de Longchamp, avec d'autres suffragettes, elle retarde le départ des chevaux en se promenant sur la piste avec des banderoles.
"Divertir au lieu de prêcher" est son mot d'ordre. Le 1er juin 1936, jour de la rentrée des Chambres après les élections, elle offre aux députés des bouquets de myosotis. Le 2, elle est au Sénat. Les suffragettes, souvent accusées de passer plus de temps sur les estrades que dans leurs foyers, sont fréquemment accueillies dans les meetings par les cris de "Ta soupe...Tes chaussettes..." C'est donc tout naturellement que Louise Weiss offre aux sénateurs une paire de chaussettes et l'engagement de les raccommoder même si le droit de vote leur est accordé. A Henri Merlin, sénateur de la Marne qui avait fait ajourner le texte sur la création de "conseillères municipales facultatives adjointes", c'est un autre cadeau qu'elle fait : une aubade de saxophones et de pistons qui provoque la réprobation du groupe féministe du Sénat. Le lendemain avec d'autres militantes elle s'enchaîne entre le ministère de la marine et la terrasse de chez Maxim's, barrant la rue Royale et occasionnant un magnifique bouchon.
Candidate aux élections législatives de 1936, Louise Weiss obtient 14 000 voix.
VII - 1944 : la fin de l'aventure ?
Par ordonnance du 17 septembre 1943 se crée à Alger une Assemblée consultative provisoire chargée de préparer les institutions de la France après la Libération. Les membres de cette assemblée ne sont pas élus mais choisis. Parmi eux et pour la première fois, une femme : Marthe Simard. Française du Canada, elle est désignée par les représentants des mouvements de la résistance extérieure. On sait très peu de choses sur elle. Nommée le 20 octobre 1943, elle intervient dans un débat de politique étrangère le 15 mai 1944, puis repart, probablement vers le Canada.
Une autre femme a également été choisie pour participer aux débats de l'Assemblée consultative provisoire : Lucie Aubrac, représentant les mouvements de la résistance intérieure ; mais réfugiée à Londres, elle ne peut se rendre à Alger.
"Une fois l'ennemi chassé du territoire, tous les hommes et toutes les femmes de chez nous éliront l'Assemblée nationale qui décidera souverainement des destinées du pays". Cette déclaration du général de Gaulle date du 23 juin 1942. Maurice Schumann sur les ondes de Radio-Londres lui fait écho le 16 décembre 1943 :"Si, dans la dernière guerre, la femme a donné des centaines d'héroïnes à la liberté, pour la première fois, dans cette guerre, elle lui a donné des centaines de milliers de combattantes... La délivrance de la patrie entraînera l'émancipation de la Française."
En cette fin d'année 1943, au sein de l'Assemblée consultative provisoire, se met en place une commission de la législation et de la réforme de l'Etat chargée d'examiner les propositions d'organisation des élections à la future Assemblée constituante. L'économiste François de Menthon vient présenter celles du Comité français de libération, et le vote des femmes en fait partie. Le président de la commission, Paul Giacobbi, intervient aussitôt : "pensez-vous qu'il soit très sage dans une période aussi troublée que celle que nous allons traverser de nous lancer ex abrupto dans l'aventure que constitue le suffrage des femmes ?" Les arguments sont identiques à ceux invoqués en 1922 et 1932. Cependant la commission retient à l'unanimité moins une voix le principe du vote des femmes, en différant son application au retour des prisonniers dans leurs foyers. Quant aux élections locales, la commission admet l'éligibilité des femmes en la différant également, mais leur refuse le droit de vote..
Mars 1944 : le texte issu des travaux de la commission est discuté en assemblée plénière. Trois hommes vont défendre la cause des femmes : Robert Prigent, syndicaliste chrétien, membre du parti démocrate populaire dépose un amendement pour modifier l'article 1er qui réserve aux seuls hommes l'élection de l'Assemblée constituante, l'extension du droit de vote aux femmes étant retardée : "quand il s'agit de jeter les femmes dans le creuset de la guerre, est-ce que nous attendons ? Sera-t-il dit toujours que l'on exigera de nos compagnes l'égalité devant l'effort de la peine, devant le sacrifice et le courage, jusque devant la mort sur le champ de bataille et que nous mettrons des réticences au moment d'affirmer cette égalité ?" Son amendement est adopté. Le 24 mars arrive en discussion l'article 16 organisant les élections locales. Fernand Grenier, représentant du Parti communiste, exige que les femmes soient électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes : "dans le domaine de la lutte contre l'ennemi, les femmes se sont révélées les égales des hommes... Ainsi, ces femmes qui dans tous les domaines, font preuve d'un courage admirable, n'auraient pas le droit de vote ? Si la commission persistait à le leur refuser, je déclare que nous ne la suivrions pas et que nous demanderions à l'Assemblée de prendre ses responsabilités par un scrutin public". La discussion s'engage ; les délégués radicaux prétextent des problèmes de temps, d'organisation etc... provoquant la colère du gaulliste Louis Vallon :" Je retrouve dans ce débat les traditions de l'ancien Parlement français dans ce qu'elles avaient de plus détestables. A maintes reprises, le Parlement s'est prononcé à la quasi-unanimité pour le principe du vote des femmes, mais, chaque fois, l'on s'est arrangé par des arguments de procédure pour que la réforme n'aboutisse pas. Ces petits subterfuges doivent cesser." L'amendement Grenier est adopté.
Le 21 avril, l'ordonnance portant organisation des pouvoirs publics en France après la Libération est publiée.
Source : Service de la Communication du Sénat
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