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Histoire

Patrimoine : Faut-il restituer les monuments détruits ?


Pratiquée depuis l'Antiquité, la "restitution" des monuments détruits par les hommes ou abîmés par le temps suscite un intérêt croissant dans le monde, du Japon au Mali en passant par l'Allemagne. Elle n'en fait pas moins l'objet de vives controverses en France.
En 2016, deux projets ont bénéficié d'une ample couverture médiatique : la "restitution" des antiquités de Palmyre et, plus localement, celle de la flèche de la basilique Saint-Denis. Un point complet sur cette question s'impose.

Un vocabulaire à préciser

Les mots ont des fortunes variables et celui de restitution connaît actuellement une vogue particulière. Qu'il s'agisse de restitution territoriale après un conflit, de restitution d'un texte à moitié perdu ou de restitution d'oeuvres spoliées, le terme s'attache systématiquement au fait de rendre quelque chose d'injustement enlevé.
Restitution architecturale : la définition du mot donnée par le Littré consiste à "rétablir dans son état premier, original, ce qui a subi des altérations".
Dans l'imaginaire collectif, la restitution est étroitement liée depuis le XIXe siècle au travail de Viollet-le-Duc, qui n'hésitait pas à modifier les monuments pour atteindre "un état complet qui peut n'avoir jamais existé".
Son intervention dans la nef de la basilique de Vézelay illustre son approche : il détruisit trois des quatre voûtes d'ogives datant du XIVe siècle pour restituer un état roman idéal. Par la suite, l'évolution des idées a banni cette forme de restitution où la part d'invention dominait le rétablissement d'un état historique.
Reconstruction : ce terme désigne l'"action de reconstruire un édifice, un ouvrage d'art", sans référence à son état initial. Une reconstruction peut donc revêtir un aspect complètement nouveau. Elle peut également reprendre un modèle ou un style ancien, sans toutefois s'y conformer exactement.
Ainsi, la cathédrale d'Orléans, démolie en 1568 par les huguenots lors des guerres de religion fut reconstruite selon un dessin gothique à partir de 1601, sans que son architecture ait suivi un projet antérieur que chacun ignorait.
Restauration : toujours selon le Littré, elle consiste dans la "remise en état d'une oeuvre artistique, d'un monument ancien, en essayant de respecter l'état primitif, le style". Contrairement à la restitution, radicale, il s'agit d'une intervention limitée sur un objet qui existe encore.

Restituer : un besoin identitaire depuis deux millénaires

L'acte de restituer peut également présenter une portée identitaire et répondre à une véritable actualité sociétale.
Le Temple du Ciel, à Pékin, inscrit depuis 1998 sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO et présenté comme un chef d'oeuvre de l'architecture Ming, a été en fait intégralement restitué après son incendie de 1889.
En Occident, la restitution la plus ancienne et sans doute l'une des plus spectaculaires remonte à l'Antiquité. Au IIIe siècle après J.-C., l'empereur Septime Sévère parcourut l'Egypte jusqu'aux frontières de l'Ethiopie. Lors de ce voyage, Dion Cassius rapporte qu'il "dépensa sans utilité de grosses sommes pour restaurer ou reconstruire des monuments que d'autres avaient bâtis".
A Louxor, il ordonna la restitution de toute la partie supérieure de l'un des colosses de Memnon, qui s'était effondrée en 27 avant J.-C. Cette restitution est un des témoignages les plus anciens de la prise en charge officielle du patrimoine monumental comme objet de mémoire et comme attraction touristique.
Lorsque la tour nord de la cathédrale de Bourges s'effondra en emportant une partie de la nef en 1506, elle fut reconstruite selon une architecture nouvelle, mais les travées intérieures furent intégralement restituées dans leur état du XIIIe siècle.
A la même époque, toute l'architecture de la Renaissance peut être interprétée comme une tentative passionnée de restitution de l'architecture antique, mais il faut attendre l'époque moderne pour qu'un corpus de textes utilise clairement le mot au sens où nous l'entendons aujourd'hui.
Au XVIIe siècle, quand la cathédrale d'Uzès fut ruinée par les guerres de religion, elle fut rebâtie sous une forme neuve, mais la tour romane qui en était le symbole - la tour Fenestrelle - fut remontée sur toute sa hauteur avec ses fenêtres géminées médiévales, développant ainsi une véritable restitution du monument ancien.
Dans un contexte plus apaisé, la tour ornée de hauts pignons médiévaux qui couronnait la croisée du transept de la cathédrale de Strasbourg a aussi suscité un projet de restitution après l'incendie de 1759.
Par la suite, les projets de restitutions se multiplièrent aux XIXe et XXe siècles. Après le rattachement de l'Alsace à l'empire allemand, en 1871, l'empereur Guillaume II voulut affirmer la germanité de la région en ordonnant la réfection du château du Haut-Kœnigsbourg. L'édifice étant ruiné, les travaux commencèrent par des fouilles archéologiques au cours desquelles chaque objet trouvé fut répertorié, localisé et conservé.
Comme à Marienburg au même moment et au nord de l'empire, ces éléments servirent à élaborer une véritable reconstitution du château, qui minimisa la part d'interprétation. Celle-ci se manifesta toutefois dans les décors, comme à travers le fonctionnement du moulin à vent actionné au moyen d'un moteur, mais elle répondait néanmoins à un véritable objectif de restitution.
En 1902, l'effondrement du campanile Saint-Marc de Venise aurait pu se traduire par une construction nouvelle qui se serait inscrite dans l'histoire séculaire du monument.
Toutefois, sa haute silhouette figurait sur les principales représentations anciennes de la ville et en constituait presque le symbole.
Cette valeur de mémoire s'imposa lors du débat qui préluda aux travaux, et elle fut défendue avec énergie par le Belge Charles Bulls, qui fut le principal promoteur d'une restitution scrupuleuse du monument. Le campanile fut donc remonté "com'era, dov'era""comme il était, où il était", avec l'accord général de la population.

Les doctrines de restauration

Alors que le patrimoine monumental avait été entretenu pendant des siècles sans service spécialisé et en reconduisant peu ou prou les dispositions anciennes des ouvrages, les destructions de la Révolution et les profondes mutations sociales du début de l'ère industrielle entraînèrent une prise de conscience nouvelle.
Des voix s'élevèrent contre la disparition de monuments insignes, notamment Victor Hugo qui relança le goût de ses contemporains pour le Moyen Age et le patrimoine avec Notre-Dame de Paris et publia Guerre aux démolisseurs ! en 1834.
Cette mobilisation intellectuelle se traduisit administrativement par la création de la Commission des Monuments historiques, en 1837. Les premières réflexions sur la restauration patrimoniale en découlèrent.
Eugène Viollet-le-Duc préconisa des interventions plus fondamentales, qui allèrent jusqu'à réinventer des parties entières de monuments, comme il le fit à Saint-Sernin de Toulouse et au château de Pierrefonds. Il théorisa son action dans son Dictionnaire raisonné de l'architecture française.
Dès la fin du XIXe siècle, un tel débordement n'était plus d'actualité. En France même, ses excès eurent pour effet de fermer les conservateurs du patrimoine à toute idée de restitution.
Succédant à ces premiers penseurs et porté par une sincère volonté de conservation, Camillo Boito introduisit l'idée qu'une intervention sur des vestiges archéologiques devait être visible, pour éviter toute confusion entre les ouvrages neufs et anciens. Ces notions furent reprises en 1931 par la Charte d'Athènes pour la Restauration des Monuments historiques. C'est le premier document international concernant la restauration des monuments anciens.
En 1964, la Charte de Venise la compléta, même si plusieurs de ses affirmations continuaient de faire débat. Le texte reconnaissait l'intérêt de restituer des ouvrages disparus, s'ils étaient correctement documentés, mais il préconisait le remplacement des parties manquantes selon "une intégration harmonieuse à l'ensemble, tout en se distinguant des parties originales".
Les pays les plus touchés par la guerre, comme l'Union soviétique, l'Allemagne et la Pologne, n'acceptèrent pas un document qui niait à ce point les blessures dont ils venaient d'être victimes. Ils souhaitaient pouvoir reconstruire leur territoire, villes et monuments "com'era, dov'era" afin de retrouver leur histoire et leur identité injustement détruits et effacés. En 1982, la Déclaration de Dresde accepta et même encouragea la reconstruction des monuments détruits par des faits de guerre.
Rédigée principalement par des Occidentaux, la charte se voulait universelle mais s'inscrivait dans une logique néo-coloniale en ne considérant pas les différences culturelles.
Les Japonais, qui avaient comme tradition de reconstruire à l'identique, tous les vingt ans depuis le VIIIe siècle, un des sanctuaires les plus sacrés du pays, le temple d'Isé, jugèrent à leur tour la Charte de Venise inadaptée. La notion d'authenticité de matière, essentielle aux yeux des européens et dans la Charte de Venise, ne convenait pas à la reconstruction régulière d'un monument, dont l'une des finalités était la transmission des savoir-faire d'une génération à l'autre.
En 1994, le Document de Nara ouvrit une interprétation plus large et plus nuancée de la notion d'authenticité en intégrant notamment la notion d'authenticité de la forme.
Enfin, la Déclaration de Paris, en 2011, redonna aux savoir-faire traditionnels de la restauration une place de premier plan. La Charte de Venise fut donc considérablement renouvelée et enrichie par de nombreux textes additionnels.
Toutefois, en France, le souvenir des interventions abusives de Viollet-le-Duc, encore très présent, empêcha qu'ils soient pris en considération.
Encouragée par les restrictions budgétaires du ministère de la Culture, une surinterprétation de la Charte de Venise finit même par prévaloir, récusant pour des raisons presque morales toute restitution et imposant un traitement contemporain des ouvrages restaurés.
Craignons qu'à trop combattre les restitutions, on en vienne à détruire le lien affectif entre la communauté nationale et son patrimoine, au point de compromettre la conservation de celui-ci.

L'auteur : Alexis Muller

Après avoir suivi ses études dans les écoles d'architecture de Strasbourg, Séville et Lyon, ainsi qu'une première pratique professionnelle dans une agence d'architectes du patrimoine, Alexis Muller participe à plusieurs saisons de fouilles à Tebtynis, en Egypte, pour l'Institut Français d'Archéologie Orientale.
Intéressé par les sciences humaines et sociales, il entre ensuite au DPEA Recherche en architecture au sein du Laboratoire Architecture Anthropologie.
Il est actuellement architecte dans une agence spécialisée dans la restauration des Monuments historiques.

Source : Herodote.net

02-02-2017





Diana BOUAYAD-AMINE
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