Sociologie
Alexis de Tocqueville Un républicain convaincu
LE 29 juillet 1805 naît à Paris, au numéro 987 de la rue de la Ville-l’Evêque, le troisième fils de Hervé Louis François Bonaventure Clérel de Tocqueville et de Louise-Madeleine Le Peletier Rosanbo. On est peu renseigné sur les années qui suivirent immédiatement cette date, si ce n’est que le jeune Alexis les passe entre Paris et le château de Verneuil-sur-Seine, dont les Tocqueville ont fait leur résidence d’été et qu’ils s’efforcent d’aménager pour y reconstituer un univers qui serait à l’image de ce petit monde aristocratique en recomposition après le traumatisme révolutionnaire.
Les quelques souvenirs d’enfance que nous a laissé Alexis de Tocqueville évoquent ainsi un monde baigné de nostalgie pour l’Ancien Régime et dont les préoccupations sont oisives et toutes littéraires.
Pour ce qui concerne son éducation, le jeune Alexis est livré aux bons soins de l’abbé Lesueur qui lui inculque une éducation classique et une instruction religieuse rigoureuse aux accents jansénistes. Alexis voue une tendresse toute particulière à son précepteur (qu’il surnomme Bébé) et qui joue véritablement à ses côtés un rôle de second père.
Alexis de Tocqueville est le cousin de Chateaubriand et l’arrière-petit-fils de Malesherbes l’avocat de Louis XVI. Il est élevé dans l’opulence, mais il fait partie de ces hommes trop intelligents pour ne pas comprendre l’absurdité des privilèges basés sur la naissance.
La véritable rupture avec le bercail maternel et avec la tutelle de son précepteur intervient pour Alexis de Tocqueville en 1820 lorsque, seul, laissant derrière lui le temps de l’enfance, il rejoint son père alors en poste à Metz comme préfet de la Moselle. Commence alors pour lui l’âge de la liberté qui sera celui de toutes les découvertes. La première de ces découvertes est celle du lycée puisqu’il fréquente à partir de 1821 le Collège royal de Metz où il est inscrit successivement en classe de rhétorique puis de philosophie jusqu’à l’obtention de son baccalauréat en 1823. Sa fréquentation du lycée lui permet certes de se révéler bon élève et de consolider sa maîtrise du latin, de l’arithmétique et surtout de la rhétorique mais elle représente surtout pour lui l’occasion d’élargir le cercle de ses amitiés à des roturiers comme Eugène Stöffels (et dans une moindre mesure son frère Charles) qui furent d’abord ses camarades de classe avant de compter durant toute leur vie parmi ses plus fidèles amis.
C’est également à cette époque qu’il découvre la fougue des premières amours adolescentes, avec une domestique de la préfecture dont il aura un enfant naturel puis avec Rosalie Malye, dont il est fortement épris.
Enfin, la liberté dont il jouit au quotidien trouve son pendant philosophique, alors qu’il n’est âgé que de seize ans en 1821, dans une grave crise de «doute universel» qui l’envahit à la lecture des philosophes des Lumières qu’il emprunte à la bibliothèque paternelle de la préfecture de Metz et qui ébranle profondément en lui la foi catholique de son enfance ainsi que toute croyance aveugle dans les valeurs aristocratiques qui lui ont été transmises. Désormais, ne pouvant plus se réfugier derrière aucune certitude a priori, Alexis de Tocqueville est conscient qu’il lui faudra interroger le monde pour tenter de le comprendre.
En 1823, une fois le baccalauréat passé, Alexis de Tocqueville rentre à Paris pour poursuivre ses études. Son père vient de toute façon d’être nommé préfet de la Somme et a déjà dû quitter la ville de Metz. La question de savoir quelles études il doit entreprendre reste néanmoins entière. Son cousin, Louis de Kergorlay, qui entrera à Polytechnique l’année suivante, voudrait le voir embrasser une carrière militaire, mais son précepteur ainsi que sa santé fragile s’y opposent. Alexis de Tocqueville suivra donc de 1823 à 1826 des études de droit qui s’achèvent comme de coutume par la présentation de deux thèses de licence, l’une en latin et l’autre en français. Loin d’être enthousiasmé par ces études, le jeune étudiant montre alors peu de goût pour l’apprentissage théorique du droit et s’ennuie même profondément sur les bancs de la faculté. Même s’il faut préciser que l’enseignement du droit se cantonne à cette époque à l’étude du droit romain et au commentaire descriptif du Code civil et des différentes procédures juridiques, la matière elle-même ne semble guère alors l’attirer. Il trouve sans doute beaucoup plus d’intérêt au Voyage en Italie et en Sicile, qu’il accomplit entre décembre 1826 et avril 1827 avec son frère Edouard pour marquer comme il se doit en ce début de XIXe siècle la fin de sa vie d’étudiant qui trouvera son prolongement logique dans une courte carrière de magistrat.
Alexis de Tocqueville est encore occupé à visiter l’Italie lorsque son père obtient pour lui une place au tribunal de première instance de Versailles. Il semble d’ailleurs que sa filiation avec le grand Malesherbes rappelée instamment dans tous les courriers de sollicitation, ainsi que le rôle de préfet de Seine-et-Oise tenu à cette époque par son père aient pesé plus lourd en faveur de sa nomination le 6 avril 1827 à un poste de juge-auditeur que ses qualités personnelles. Au mois de juin 1827, Alexis de Tocqueville cèdera à la volonté de sa famille en acceptant sans enthousiasme de prendre les nouvelles fonctions qu’elle a obtenues pour lui et qui ne sont d’ailleurs que modestes : le rôle de juge-auditeur est celui d’un stagiaire non rétribué de la magistrature, en attente d’un poste stable. Faute d’obtenir jamais ce poste rémunéré, Tocqueville se contentera de profiter de cette expérience pour se confronter avec la réalité de la pratique du droit qui l’intéresse bien davantage que sa théorie, même s’il n’y connaît que des succès très modérés, faute selon lui d’une plus grande maîtrise de l’art oratoire.
Il doit néanmoins à ces trois années de magistrature une solide culture juridique et administrative et une véritable rigueur scientifique dans l’instruction de ses dossiers qui restera l’un des traits distinctifs du penseur et de l’homme politique. Alexis de Tocqueville n’a donc vraisemblablement jamais rêvé de faire une grande carrière dans la magistrature, il redoutait même de voir son esprit se limiter au seul domaine juridique, mais il a certainement su tirer profit de cette formation de magistrat et à l’évidence saisi l’opportunité d’élargir durant ces trois années passées au tribunal de Versailles son spectre d’observation de la société française.
Il obtiendra très vite des charges importantes sous Louis-Philippe, mais son balancement entre ses convictions personnelles et les rebondissements politiques lui donneront l’idée de s’éloigner de France, au moins temporairement.
C’est alors qu’il est juge-auditeur au tribunal de Versailles qu’Alexis de Tocqueville rencontre pour la première fois Marie Mottley, une Anglaise qui a grandi en France aux côtés de sa tante, Mrs. Belam. Si leur relation semble s’être nouée dès cette époque, il lui faut vaincre les réticences de sa famille et de ses amis avant de pouvoir penser à l’épouser. Précisons que Marie Mottley, en plus d’être anglaise et protestante, est une roturière, plus âgée que lui et qu’elle est loin d’être fortunée : autant de caractéristiques qui l’éloignent des canons de l’épouse aristocratique idéale que l’entourage d’Alexis souhaite pour lui. Il tente néanmoins de les convaincre en les assurant que Marie recèle toutes les qualités nécessaires à son bonheur et, résolu dans son choix, il l’épouse le 26 octobre 1835 en l’église Saint-Thomas d’Aquin à Paris, après qu’elle se soit convertie au catholicisme.
En 1830, il obtient grâce à ses relations la possibilité de faire un voyage aux Etats-Unis, en compagnie de Gustave de Beaumont, substitut rencontré à Versailles, qui collaborera à plusieurs de ses ouvrages. Tout deux sont envoyés aux Etats-Unis pour y étudier le système pénitentiaire, d’où ils reviennent avec Du système pénitentiaire aux Etats-Unis et de son application (1832).
Il s’inscrit ensuite comme avocat, et publie en 1835 De la démocratie en Amérique, oeuvre fondatrice de sa pensée politique. Grâce à son succès, il est nommé chevalier de la légion d’honneur (1837) et est élu à l’Académie des sciences morales et politiques (1838), puis à l’Académie française (1841).
A la même époque, il entame une carrière politique, en devenant en 1839 député de la Manche (Valognes), siège qu’il conserve jusqu’en 1851. Il défendra au Parlement ses positions abolitionnistes et libre-échangistes, et s’interrogera sur la colonisation, en particulier en Algérie. En 1842, il est également élu conseiller général de la Manche par le canton de Sainte-Mère-Eglise, qu’il représente jusqu’en 1852. Le 6 août 1849, il est élu, au second tour de scrutin par 24 voix sur 44 votants, président du conseil général, fonction qu’il occupe jusqu’en 1851.
Après la chute de la Monarchie de Juillet, il est élu à l’Assemblée constituante de 1848. Il est une personnalité éminente du «parti de l’Ordre». Il est membre de la Commission chargée de la rédaction de la constitution. Il y défend le bicamérisme et l’élection du président de la République au suffrage universel. Il est élu à l’Assemblée législative dont il devient vice-président.
Hostile à la candidature de Louis Napoléon Bonaparte à la présidence, lui préférant Cavaignac, il accepte cependant le ministère des Affaires étrangères entre juin et octobre 1849 au sein du deuxième gouvernement Odilon Barrot. Opposé au Coup d’Etat du 2 décembre 1851, il fait partie des parlementaires qui se réunissent à la mairie du Xe arrondissement. Incarcéré à Vincennes puis relâché, il quitte la vie politique. Retiré en son château de Tocqueville, il entame l’écriture de L’Ancien Régime et la Révolution, paru en 1856. La seconde partie reste inachevée quand il meurt en convalescence, le 16 avril 1859, à la Villa Montfleury de Cannes, où il s’était retiré six mois plus tôt avec sa femme, pour soigner sa tuberculose. Il est enterré au cimetière de Tocqueville.
La sociologie d’Alexis de Tocqueville
Le principal sujet qui va susciter l’intérêt d’Alexis de Tocqueville c’est la Démocratie. Il va chercher à comprendre la nature de ce nouveau système.
La tendance de l’histoire :
Alexis de Tocqueville observe qu’au cours de l’histoire la tendance à l’égalité des conditions a toujours progressé. L’aspiration à l’égalité préoccupe toujours plus les hommes et l’aboutissement de ce processus, c’est la démocratie. La démocratie est donc un processus inéluctable (auquel on ne peut pas échapper) parce que les Hommes la désirent.
Plutôt que de lui résister, il faut l’accompagner pour éviter qu’elle s’impose par la violence. Bien qu’il prenne fait et cause pour les idéaux nouveaux, Alexis de Tocqueville n’est donc pas un révolutionnaire, les réformes sont même le moyen d’éviter les conflits.
La politique :
Même s’il ne le cite pas, Alexis de Tocqueville a été très influencé par A. Smith. Au plan politique, il va donc prendre parti pour le développement du marché et du libéralisme, qu’il présente comme le seul système capable de réagir vite aux changements.
Les dangers de la démocratie :
Bien que farouche défenseur de la démocratie, Alexis de Tocqueville ne se cache pas qu’elle a quelques failles.
L’un des premiers dangers peut être le manque de discernement des électeurs (d’ailleurs, Tocqueville connaîtra des déboires électoraux).
Un autre danger sera le despotisme démocratique. Les Américains n’ont d’autres objectifs que la recherche de leur bonheur quotidien, ils risquent donc de se replier sur eux-mêmes en se désintéressant de la vie publique. Un Etat tentaculaire peut se développer en privant les citoyens de leur liberté en échange d’une égalité de traitement et d’un bonheur minimum. C’est le despotisme démocratique.
Troisième danger : la perte du lien social. Entre seigneurs et serfs un lien existait, ils étaient mutuellement indispensables parce qu’ils avaient l’un et l’autre une place sociale bien précise. Une sorte de compassion se développait entre eux en reconnaissance du rôle de l’autre. Le lien à la terre était important également, ils partageaient le même territoire qui était leur lieu de vie et leur source de nourriture. L’aspiration à l’égalité détruit le lien social.
Citations (Toutes sont tirées de De la Démocratie en Amérique)
«J’avoue que dans l’Amérique j’y ai vu plus que l’Amérique ; j’y ai cherché une image de la démocratie elle-même.»
«Lorsqu’on parcourt les pages de notre histoire, on ne rencontre pour ainsi dire pas de grands événements qui depuis sept cents ans n’aient tourné au profit de l’égalité.»
«Lorsque les riches seuls gouvernent, l’intérêt des pauvres est toujours en péril.»
«Les lois de la démocratie tendent, en général, au bien du plus grand nombre, car elles émanent de la majorité de tous les citoyens, laquelle peut se tromper, mais ne saurait avoir un intérêt contraire à elle-même.»
«S’il ne s’agit plus de savoir si nous aurons en France la royauté ou la république, il nous reste à apprendre si nous aurons une république agitée ou une république tranquille.»
«La centralisation excelle à empêcher, non à faire. Lorsqu’il s’agit de remuer profondément la société, ou de lui imprimer une marche rapide, sa force l’abandonne.»
«L’intérêt bien entendu est une doctrine peu haute, mais claire et sûre. Elle ne cherche pas à atteindre de grands objets ; mais elle atteint sans trop d’efforts tous ceux auxquels elle vise. Comme elle est à la portée de toutes les intelligences, chacun la saisit aisément et la retient sans peine.»
«Les charlatans de tous genres savent si bien le secret de lui plaire, tandis que le plus souvent, ses véritables amis y échouent.»
Oeuvres
- Lettres Choisies et Souvenirs (1814-1859)
- Du système pénitentiaire aux Etats-Unis et de son application en France (1833), (avec la collaboration de Gustave de Beaumont)
- Mémoire sur le paupérisme 1835, Mémoire présenté à la Société académique cherbourgeoise et publié en 1835 par celle-ci dans les Mémoires de la Société académique de Cherbourg, 1835, pp. 293-344
- De la démocratie en Amérique (1835 et 1840)
- Quinze jours dans le désert américain (1840)
- Souvenirs (1850)
- L’Ancien Régime et la Révolution (1856)
02-07-2009
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