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Droits de l'homme

Rigoberta Menchu
Le plus jeune Prix Nobel de la paix de tous les temps


RIGOBERTA Menchu Tum est née le 9 janvier 1959 à Laj Chimel, au sein de l’ethnie Quiché des Mayas - l’une des plus importantes des 22 communautés indiennes du Guatemala -, dans la pauvreté d’un petit village guatémaltèque. Elle est l’un des neuf enfants d’une famille pauvre mais fière de ses traditions. La jeune Rigoberta consacre plus de temps à semer et à récolter la milpa (terre cultivée de maïs) qu’à étudier, car son père avertissait : "Mes enfants, n’ayez pas l’ambition d’aller aux écoles, parce que c’est là qu’ils nous enlèvent nos coutumes." Ainsi, dès l’âge de huit ans, elle travaille avec ses parents, petits cultivateurs de maïs et de fève, dans des plantations où périssent deux de ses frères. Elle devient très vite le porte-parole des Indiens dépossédés de leurs terres. Alors qu’elle organise avec son père l’autodéfense de villages indiens, son frère aîné est enlevé par des soldats du gouvernement militaire du Guatemala puis torturé et brûlé vivant devant sa famille. En 1979, elle entre dans l’organisation que fonda son père : le CUP (Comité d’Unité Paysanne). Son père, Vicente, fut l’un des premiers de sa région à réclamer plus de justice pour les Indiens. Ses revendications politiques lui seront fatales puisqu’il est brûlé à mort en même temps qu’une vingtaine de paysans, dans l’incendie provoqué par les forces de l’ordre, lors d’une manifestation, le 31 janvier 1980. La mère de Rigoberta est violée, torturée et tuée quelques semaines plus tard par le gouvernement. Et comme des milliers d’indiens, Rigoberta se réfugie au Mexique…
Cette histoire familiale dramatique va déterminer le combat de Rigoberta Menchu Tum. Cette femme autodidacte fera la preuve de qualités de "grand meneur" pour la défense des droits des plus faibles. En 1983, elle publie Moi, Rigoberta Menchu. Le livre connaît un succès international et est traduit en 11 langues.
Le 16 octobre 1992, elle reçoit le Prix Nobel de la paix. Elle n’est alors âgée que de 33 ans. Elle devient ainsi le plus jeune Prix Nobel de la paix de tous les temps. Son prix est basé en partie sur sa biographie Moi, Rigoberta Menchu rédigée par Elisabeth Burgos à partir d’entrevues. En honorant Rigoberta Menchu, le jury d’Oslo a souhaité, fort à propos, rendre hommage aux descendants marginalisés des Mayas, à l’heure des célébrations très convenues du cinquième centenaire de la "découverte" de l’Amérique, autrement dit de la Conquête. Par sa décision, il éclaire un pan de la douloureuse histoire du Guatemala vue par les vaincus. Il adresse également un salut mérité au courage d’une femme qui incarne les espoirs et les souffrances des vingt-deux ethnies indigènes qui forment quelque 60 % de la population de ce pays d’Amérique centrale.
Elle s’est imposée comme une figure emblématique qui a su attirer l’attention de l’opinion internationale sur les souffrances des peuples indigènes.
En 1993, elle est nommée ambassadrice de bonne volonté auprès de l’ONU.
Elle est reconnue et considérée comme une autorité morale, tissant, au travers de sa fondation, des liens étroits avec de nombreux leaders politiques dans le monde.
Sa vie incarne l’oppression et la discrimination auxquelles sont soumis les Indiens du continent américain depuis la conquête espagnole. Elle décide de lier son sort à celui des ladinos (métis) qui comme les Indiens subissent la même oppression.
En 2007, elle annonce vouloir être candidate à l’élection présidentielle de son pays, qui est prévue au mois de septembre. Elle a créé le mouvement WINAQ, plateforme regroupant de nombreux mouvements mayas de tout le pays et reçoit le soutien moral et logistique du MAS, parti qui a amené à la victoire Evo Morales ainsi que le soutien personnel du 1er président indigène. Néanmoins, elle a été éliminée dès le 1er tour, ne recueillant que 3 % des suffrages.



Son livre


Moi, Rigoberta Menchu fait partie de ces livres, somme toute rares, dont les qualités intrinsèques non seulement provoquent un retentissement immédiat dans l’opinion, mais agissent aussi comme cause première d’effets politiques et symboliques très réels.
Son impact est en tout cas certainement allé très au-delà des effets immédiats qu’en attendaient ceux qui le conçurent, à commencer par Rigoberta Menchu elle-même. Cependant, le témoignage, qui raconte la guerre civile atroce qui déchirait alors le Guatemala, a été produit dans des conditions si inhabituelles qu’elles contribuent à expliquer l’ampleur de ses répercussions : un témoin direct des événements, une paysanne âgée de vingt-trois ans, franchissait l’Atlantique pour venir les rapporter en personne à Paris, en janvier 1982, et exposer ainsi devant l’opinion française et internationale le point de vue des communautés indiennes engagées dans le conflit. Le livre lui donna la notoriété et l’autorité nécessaires pour entreprendre voyages et démarches auprès des institutions internationales et des réseaux militants d’Europe et d’Amérique. Dix ans plus tard, en l’année du Ve centenaire de la découverte de l’Amérique, Rigoberta Menchu recevait le Prix Nobel de la paix pour l’ensemble de son action en faveur des droits des Indiens et du processus de paix en Amérique centrale. Le Nobel, à son tour, lui permettait de rentrer au Guatemala et d’œuvrer pour la paix sans mettre sa propre existence en péril. Elle a créé au Guatemala une fondation qui porte son nom et qui a ouvert un site Internet. C’est dire si l’analyse de ce témoignage est devenue inséparable de celle de ses effets, parmi lesquels il faut compter d’innombrables commentaires émanant notamment des départements nord-américains des "Cultural" et "Subaltern Studies" ainsi que des polémiques de plus en plus nombreuses depuis 1992. En effet, l’émotion qu’a suscitée Moi, RigobertaMenchu durant de nombreuses années est aujourd’hui mitigée par des accusations de mensonge et de manipulation, tandis qu’une querelle oppose publiquement Rigoberta Menchu, qui fut en 1982 l’auteur du témoignage oral, à Elisabeth Burgos, d’origine vénézuélienne et ethnologue de formation, qui conduisit les entretiens et donna naissance à la version écrite, ensuite traduite en français et publiée chez Gallimard.
Ces commentaires et controverses seraient dépourvus d’intérêt s’ils ne renvoyaient à des enjeux politiques et idéologiques que le livre permettait de deviner dès 1983 et qui se sont depuis clairement précisés. Il s’agit en particulier de la question des identités culturelles et ethniques, désormais systématiquement associée aux mouvements indiens qui réclament pour les communautés, dans de nombreux pays en Amérique latine, une amélioration de leur sort, une meilleure prise en compte de leurs revendications, un accroissement de leur participation à la vie politique nationale. Ces mouvements indiens, qui trouvent des appuis dans les ONG et les institutions internationales, sont partagés, comme l’est elle-même Rigoberta Menchu, entre la défense des intérêts économiques d’une petite paysannerie à la condition précaire, celle des droits de l’homme et un fondamentalisme ethnique dont il peut être vital d’analyser les faux-semblants et les dangers. Rendu notamment possible par la méconnaissance, délibérée ou non, de la complexité et de la diversité du statut des Indiens dans l’empire espagnol comme dans le cadre des Etats-nations à partir du XIXe siècle, ce fondamentalisme sert à légitimer les rapports de force que ces mouvements cherchent aujourd’hui partout à établir, pour le meilleur et pour le pire, avec les gouvernements nationaux. Le témoignage, tant il est riche et dense, compte à présent, tout comme l’image publique de Rigoberta Menchu et les idées qu’elle véhicule, dans l’identité de ces mouvements. Ne serait-ce qu’en raison de cette actualité politique, il mérite une relecture attentive.
Jusqu’à présent, et sous réserve d’inventaire, il n’avait jamais émergé des communautés indiennes d’Amérique latine un témoin et narrateur, qui plus est une femme, parlant à la première personne avec l’assurance souveraine qui est celle de Rigoberta Menchu. Moi, Rigoberta Menchu n’a à cet égard rien de commun avec d’autres textes remarquables et aujourd’hui classiques qui, élaborés par des anthropologues, faisaient appel au récit de vie de paysans indiens. Le texte fournit lui-même des éléments permettant d’expliquer la métamorphose des formes de représentation collective dont les villageois indiens étaient depuis longtemps coutumiers en un témoignage déposé à la première personne du singulier.
Rigoberta Menchu, comme elle-même le rappelle fréquemment dans son récit, non seulement est un témoin oculaire, mais en outre elle cumule plusieurs des conditions capables de donner sens et légitimité au récit fait par elle. En premier lieu, sa vie et sa souffrance personnelles, faisant foi de celles des siens et de son propre engagement, lui confèrent l’autorité nécessaire pour parler au nom d’un collectif. Elle relate en détail sa propre vie et celle de sa famille ainsi que les traditions du village de Chimel, dans lequel elle est née et a passé son enfance. Elle explique les conflits agraires à partir des combats de son propre père, expose les doléances des communautés et les origines de la guerre civile, puis son initiation, encore adolescente, aux techniques de l’organisation politique et celle des villageois aux méthodes de l’autodéfense. Sa douleur est sensible lorsqu’elle décrit le martyre et la mort de l’un de ses frères et de sa mère, séquestrés par l’armée. Ensuite, son récit révèle des exigences éthiques (dénonciation, demande de justice) et remplit ouvertement une fonction politique et morale (il s’agit d’alerter l’opinion pour faire cesser les massacres commis par l’armée dans les villages). Enfin, comme c’est souvent le cas des témoignages, le sien naît grâce à la rencontre avec un tiers qui recueille le récit oral, enregistré au magnétophone, et opère sa transformation en un texte écrit et un livre, rendant ainsi le sens du récit accessible à un public très large et même international.
Ce témoignage est, certes, le produit d’une histoire récente qui a vu se transformer, se moderniser, souvent empirer, les conditions d’existence de la paysannerie, traditionnelle au Guatemala. Ainsi replacé dans la longue durée, le témoignage de Rigoberta Menchu se situe, de son propre aveu, à un moment où toutes les formes de représentation de leurs droits ont été successivement fermées aux communautés indiennes. Rejetant pour sa part la voie de la violence qu’elle avait essayée dans un premier temps, elle a choisi l’exil et inventé, grâce à ses rencontres avec de nouveaux interlocuteurs, de nouvelles formes de représentation.
Au cours de son récit, Rigoberta Menchu fait plusieurs fois allusion à ce qui a été traditionnellement, non sans changements au cours des siècles, la pratique de la représentation dans les communautés indigènes de l’aire maya. Elle explique dès le début que sa communauté - le village de Chimel, situé dans le département du Quiché, au milieu des montagnes occidentales du Guatemala - avait ses propres représentants : "Dans notre communauté à nous autres, il y a un élu, un monsieur qui jouit de beaucoup de prestige. C’est le représentant. C’est pas pour autant qu’il est le roi, mais c’est le représentant, que toute la communauté le considère comme un père. C’est le cas de mon papa et de ma maman, qui sont les élus de ma communauté" (p. 30). Elle évoque ici la fonction que remplit le représentant au moment d’une naissance dans les familles, notamment dans le choix d’un parrain, mais l’on comprend par la suite que le représentant en question, son propre père, est en quelque sorte le doyen de la communauté et lui sert de porte-parole vis-à-vis de l’extérieur, par exemple à l’occasion de conflits fonciers.
Parmi les initiatives de son père comme représentant élu du village, Rigoberta Menchu mentionne d’autres formes de représentation dont les communautés indiennes sont également coutumières : les pétitions. Dès lors, en effet, que le Guatemala est devenu indépendant (1821) et qu’il s’est doté d’institutions politiques de type libéral, la pétition envoyée aux autorités locales ou nationales a constitué pour les communautés une manière comme une autre de faire valoir leurs droits et de dénoncer des abus, lorsqu’elles se voyaient menacées de perdre leurs terres communales au nom d’un libéralisme qui misait sur la propriété privée pour "civiliser" la nation. Il s’agit là de procédures très anciennes.

30-04-2010


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