Politique
Mikhaïl Gorbatchev L'homme du changement
MIKHAIL Gorbatchev est né le 2 mars 1931 dans le petit village de Privolnoe, du canton de Krasnogvardeiskoe, dans la région de Stavropol.
Le territoire et la ville de Stavropol ont changé de nom et de frontières à plusieurs reprises selon les aléas de l'histoire. Au début du régime soviétique, toute la région était rattachée à un "territoire du sud-est", dénommé ensuite "territoire du Caucase-Nord" dont le chef-lieu était à Rostov. En mars 1937, les régions de Rostov et de Krasnodar en sont retirées, ainsi que toutes les républiques autonomes du sud et de l'est. Le territoire prend le nom d'Ordjonikidze, nom du commissaire à l'industrie qui vient de se suicider plutôt que de tomber victime des grandes purges, et qu'on enterrera avec tous les honneurs à Moscou... Quant à la ville de Stavropol, fondée en 1777, elle avait été rebaptisée en 1935 en Vorochilovsk, du nom du "fidèle compagnon d'armes", bien vivant celui-là, de Staline. Curieusement, ce furent les Allemands qui rendirent leur vrai nom à l'un et à l'autre lorsqu'ils les occupèrent en 1942, et leur décision fut entérinée par Moscou : dès le retour de l'Armée rouge en janvier 1943, on oubliait Ordjonikidze comme Vorochilov et l'on revint officiellement au nom de Stavropol : la "ville de la Croix".
Mais le stalinisme avait frappé bien plus durement la région. 1931, l'année de naissance de Mikhaïl Gorbatchev, c'est l'année paroxysmique de la collectivisation, le drame absolu pour des millions de paysans russes. Lancé à l'automne 1929, le mouvement de constitution des fermes collectives (kolkhozes) et des fermes d'Etat (sovkhozes), avait été ralenti en 1930, après que Staline eut mis en garde, dans un fameux article de la Pravda, contre "le vertige du succès". Mais il avait repris dès la fin de la même année, avec la défaite des derniers opposants dans le Parti. La part des kolkhozes dans l'ensemble des exploitations, qui était retombée à 21 %, remonte dans la seule année 1931 à 52,7 %, avant d'atteindre 75 % en 1934.
Or, derrière ces chiffres se cachent d'atroces réalités, partiellement évoquées seulement par le terrible slogan de Staline : "liquider les koulaks en tant que classe". Les koulaks, ce sont en principe les paysans riches, mais l'on y amalgame les paysans "moyens", comme Gorbatchev le reconnaîtra lui-même en 1987. Les victimes sont en fait des millions de simples cultivateurs propriétaires qui composent la force de l'agriculture russe en même temps qu'une couche de résistance potentielle au totalitarisme en marche. Pour des millions d'entre eux, la "liquidation" sera tout simplement physique, par le massacre, la déportation et la famine, et exécutée notamment par des groupes d'"activistes" envoyés dans les campagnes par le Parti et les Jeunesses Communistes (komsomol) des villes. Une génération de futurs dirigeants commencera par ce biais son ascension dans la hiérarchie du régime, de Brejnev à Tchernenko et de Gromyko à Oustinov.
Tous sont agriculteurs depuis des générations, mais Andrei Gorbatchev, le grand-père de Mikhaïl, a pris la tête du mouvement de collectivisation et est devenu, probablement dès 1930, le président du kolkhoze formé dans le village de Privolnoe. Son fils Sergueï, qui n'a que 22 ans lorsque naît Mikhaïl, est alors le premier tractoriste du nouveau kolkhoze. Bien que le fait ne puisse être confirmé, il semble que tous deux, Andrei comme Sergueï, sont déjà alors membres du Parti.
Le jeune Mikhaïl, dans ces sombres années, grandit à l'abri du besoin.
On ne sait rien de ce que devint par la suite le grand-père Andrei, mais son fils Sergueï Andreevitch vécut l'existence normale du tractoriste de choc dans l'univers stalinien : pas assez important pour être inquiété par les purges, mais utile à son kolkhoze et apprécié par ses chefs, il mourra le 24 février 1976 à l'âge de 67 ans.
Sergueï Gorbatchev se maria deux fois. De sa première femme décédée prématurément, il eut un fils Alexandre, qui fut militaire, lieutenant-colonel dans une garnison non précisée, mais pas à Stavropol ou dans sa région.
De la seconde, il eut un autre fils, Mikhaïl, et une fille qui est restée paysanne apparemment, car elle vit avec sa mère, dans la même maison de Privolnoe.
En ce qui concerne la mère de Mikhaïl Gorbatchev, Maria Panteleevna, des rumeurs insistantes la présentent comme croyante, fille d'un père également croyant, et fidèle pratiquante de l'Eglise orthodoxe.
Mikhaïl Gorbatchev a 8 ans, et il fréquente l'école primaire de son village, lorsque éclate la Seconde Guerre mondiale. Il en a 10 quand l'Union Soviétique entre en guerre à son tour, bien contre son gré, avec l'invasion allemande de juin 1941. Que vit-il du conflit ? Pas grand-chose, et pas forcément la plus mauvaise partie : il avouera plus tard que c'est en 1950 seulement, lorsqu'il prend pour la première fois le chemin de Moscou et traverse en train toute la Russie d'Europe, qu'il découvrira l'ampleur des destructions.
Car l'occupation par la Wehrmacht de la région de Stavropol est relativement douce, beaucoup moins dure en tout cas que ce que les Biélorusses et les Ukrainiens auront vécu au début de la guerre.
Le territoire de Stavropol, y compris le petit village de Privolnoe, se trouve sur le chemin de l'avancée allemande vers le Caucase, il sera occupé pendant un peu moins de six mois, d'août 1942 à janvier 1943. Il n'y eut pratiquement pas de combats à Stavropol même, occupée le 5 août, et encore moins bien sûr à Privolnoe, à l'écart des points de passage dans la steppe.
Sergueï Gorbatchev, père de Mikhaïl, est alors évacué puis envoyé au front, et cela valait beaucoup mieux pour tout le monde : après la guerre, il ne fera pas bon pour un chef de famille d'avoir vécu sous l'occupation ennemie. Un autre point acquis est que l'enfant Gorbatchev, lui, n'est pas évacué et vit à Privolnoe ces six mois d'occupation, ce qui interrompt sa scolarité. Sans cela, il aurait terminé ses études secondaires un an plus tôt, en 1949, à l'âge légal de 18 ans. Il s'occupa donc surtout aux travaux des champs, pour nourrir son village et un peu les Allemands, qui prélevaient d'office au moins 20 % des récoltes. Comment vécut-il cette épreuve, entre 11 et 12 ans, à un âge trop tendre pour agir mais bien suffisant pour regarder autour de soi et conserver des impressions indélébiles de cette période de rupture ?
L'effondrement du système collectiviste qui avait accompagné l'enfance du jeune Mikhaïl et dont sa famille était un maillon significatif ne put le laisser indifférent. Premier traumatisme bientôt suivi d'un autre, après le retour de l'Armée rouge en janvier 1943.
La guerre est en tout cas finie pour ce qui concerne Stavropol dès 1943. On ignore quand Sergueï Gorbatchev put rejoindre sa famille à Privolnoe, probablement pas avant 1945, alors que le jeune Micha avait repris depuis longtemps le chemin de l'école. Les biographies officielles du futur Secrétaire Général indiquent simplement pour l'immédiat après-guerre : "1946-1950 : aide-conducteur de machines agricoles dans une station de machines et de tracteurs du territoire de Stavropol."
Mikhaïl Gorbatchev, 15 ans en 1946, suivait des études secondaires normales, comme une grande partie des jeunes de sa génération. Il ne travaillait aux champs que pendant les vacances d'été.
A la fin de 1949, il reçut, en même temps que son père semble-t-il, sa première décoration : l'ordre du Drapeau rouge du travail. Pour ce jeune homme de 18 ans, c'était une importante distinction, et aussi un sésame.
Mikhaïl Gorbatchev passe son "certificat de maturité", l'équivalent de notre baccalauréat, au début de l'été 1950, à 19 ans. Quelques mois plus tard, sans attendre la fin de la moisson, il quitte pour la première fois sa campagne et s'embarque pour un long voyage de 1 600 km à travers la Russie en ruine. Moscou et son Université l'attendent.
Pourquoi la faculté de droit ? Autant "faire son droit" est une chose courante dans nos pays, autant cette idée paraît saugrenue dans un pays comme l'Union Soviétique, encore de nos jours. Elle était carrément surréaliste en 1950, année du despotisme triomphant à l'ombre du "Big Brother" omnipotent. A la fin des années 20, le droit avait été supprimé en URSS, dans les faits comme dans les têtes : non seulement le "droit bourgeois" était balayé, mais il n'y avait pas, ou à peine, de "droit socialiste" : la seule loi était celle du Parti, et elle changeait au gré des humeurs de Staline. Etre avocat n'était pas une véritable profession, puisqu'il n'y avait pas de recours possible face aux rigueurs de la justice prolétarienne. Défendre un accusé figurait tout au plus une mission confiée par le Parti, désireux de faire valoir l'excellence de cette justice et de donner les apparences de l'objectivité aux comédies en forme de procès qu'il mettait en scène selon son bon vouloir.
Il est vrai que la faculté de droit ouvrait l'accès à une culture générale : on y étudiait Montesquieu et Rousseau, et Mikhaïl Gorbatchev dut même apprendre un peu de latin pour s'initier au droit romain. Tout de même, le seul débouché concevable à une activité de juriste en URSS, surtout dans l'URSS des années 50, était le secteur de la procurature, où l'on instruisait les procès, accessoirement celui de la magistrature assise, où l'on "jugeait", en fait où l'on mettait en forme les jugements du Parti. Et sur ces deux institutions planait l'ombre des "organes", comme on dit à Moscou, c'est-à-dire des services de la police secrète, KGB aujourd'hui, MGB alors.
Or, Gorbatchev ne semble pas avoir été tenté par une carrière dans ces institutions, alors pourtant qu'il en avait la possibilité par un double biais : son diplôme de juriste, et sa qualité de militant komsomol.
En 1952, en même temps qu'il prend la direction de son groupe komsomol, Mikhaïl Gorbatchev adhère au Parti "communiste (bolchevik) de l'URSS".
Le 11 mars 1985, Mikhaïl Gorbatchev devient le numéro 1 de l'URSS : à 54 ans, il devient le plus jeune Secrétaire Général que le PC soviétique ait connu depuis Staline, il succède à Konstantin Tchernenko, décédé le 10 mars. Le nouveau secrétaire général du Parti Communiste d'Union Soviétique engagera l'URSS dans une série de réformes radicales au nom de la "perestroïka" (restructuration) et de la "glasnost" (transparence). Gorbatchev sera le dernier chef communiste de l'URSS. Il démissionnera en décembre 1991 après l'effondrement du bloc communiste.
En février 1988, il décida de retirer les troupes soviétiques d'Afghanistan. La décision devint effective un an plus tard.
En 1989, en visite officielle en Chine pendant les manifestations de la place Tienanmen, on sollicite son opinion sur la muraille de Chine : "Très bel ouvrage", dit-il, "mais il y a déjà trop de murs entre les hommes". Un journaliste lui demande : "Voudriez-vous qu'on élimine celui de Berlin" ? Gorbatchev répond très sérieusement "Pourquoi pas ?". A propos des manifestants démocrates qui troublent son séjour, il déclare : "L'URSS a également ses têtes brûlées qui veulent changer le socialisme du jour au lendemain."
En 1990, il reçut le Prix Nobel de la Paix pour sa contribution à la fin de la guerre froide. Pourtant, le 1er mai de la même année, il est fortement hué par ses concitoyens. En effet, dans toute l'ex-URSS il est très impopulaire car considéré comme le fossoyeur de celle-ci. Lors du coup d'Etat d'août 1991, il est écarté du pouvoir par la droite du Parti communiste soviétique, le coup d'Etat avorte mais Boris Eltsine alors président de la République socialiste fédérative soviétique de Russie est le grand bénéficiaire de cet échec.
Le 25 décembre 1991, Mikhaïl Gorbatchev démissionne, ce sera la fin de l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Boris Eltsine, élu président de la fédération de Russie au mois de juin, reprend les rênes du pays.
Le 20 avril 1993, il fonde la Croix Verte Internationale.
En 1995, il se représente à l'élection présidentielle de la Fédération de Russie, son score est faible.
Il joue en 1993 son propre rôle dans le film "Si loin, si proche" de Wim Wenders.
Le 27 octobre 2005, il a reçu le titre honorifique d'archonte du Patriarcat de Constantinople.
Raïssa
On en sait fort peu sur l'origine et la biographie de Raïssa Gorbatchev.
Mikhaïl Gorbatchev a connu sa femme pendant leurs études. Raïssa Titorenko faisait ses études à la faculté de philosophie (donc dans le même bâtiment de la vieille université, réservé aux sciences humaines).
Au-delà, les informations sont beaucoup plus floues. Y compris sur la date du mariage, qui se serait déroulé à Stavropol, aussitôt après le retour de "Micha" dans sa province, donc en 1955 ou 1956 (de fait, la fille unique du couple, Irina, naquit en 1956). Le mariage eut lieu en 1953, donc pendant les années d'université, et le jeune couple put quitter le foyer d'étudiants pour s'établir dans un petit appartement sur la chaussée de Moscou, assez loin du centre, mais chez eux.
Raïssa Maximovna Titorenko est née dans la région du Donetz en Ukraine. Son père, un Ukrainien comme son nom l'indique, aurait été journaliste spécialisé dans l'économie.
Les photographies que la presse mondiale a présentées de Raïssa, tout comme ses rares propos rapportés en public, nous éclairent fort peu sur ses études de philosophie, ses activités et son personnage. On sait seulement qu'en 1967, alors que son mari était déjà premier secrétaire du parti pour la ville de Stavropol, elle a soutenu à l'institut pédagogique d'Etat de Moscou une thèse, enregistrée à la bibliothèque Lénine de la capitale, sous le titre savant de "la formation de caractères nouveaux dans la vie de la paysannerie kolkhozienne. Conclusions d'une enquête sociologique dans le district de Stavropol".
Mikhaïl Gorbatchev avait épousé une femme aussi instruite que lui - et il allait se distinguer, en cela également, de tous les Secrétaires Généraux depuis Staline. Son épouse lui apportait des connaissances complémentaires dans au moins une des disciplines qu'il a longtemps regretté de n'avoir pu étudier : la philosophie. Raïssa allait en effet, pendant les années de province, enseigner ces disciplines à l'institut pédagogique de Stavropol.
Le 20 septembre 1999, Raïssa Gorbatchev meurt d'une longue maladie.
Portrait
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