Multivalence
Gilbert Terrades L’homme aux sept doctorats
GILBERT Terrades, originaire de Catalogne espagnole, est fils d’ouvrier agricole. Natif de Tourbes, il est aujourd’hui âgé de 82 ans. Depuis quelques années, il réside à Villeneuve-lès-Maguelone (Hérault, 34) avec son épouse Suzy. Nous l’avons interviewé.
Pouvez-vous nous décrire votre parcours ? Pouvez-vous citer tous les diplômes et les spécialités dont vous êtes titulaire aujourd'hui ?
«Déjà à l’école primaire, j’avais deux ans d’avance sur mes camarades. En 1937, dès la première tentative, je réussis le concours national des bourses, ce qui me permit de poursuivre mes études secondaires au lycée de Pézenas jusqu’en 1944. Après une première tentative à la faculté de médecine de Lyon, qui s’est soldée par un échec aux examens, j’intègre l’armée comme infirmier militaire. En 1948, j’épouse Suzy, secrétaire de direction. En 1950, je m’inscris de nouveau à la faculté de médecine, de Montpellier cette fois-ci. C’est alors que naît notre premier enfant.
En 1952, arrive le second enfant. Je suis alors infirmier psychiatre, travail triple : soignant, aide-soignant et A.S.H. (pavés et vitres !!!). En 5e année, je fais partie des 20 étudiants sur 120 qui obtiennent toutes les matières en juin. Lorsque je suis en 6e année, Suzy me donne deux magnifiques jumeaux (un garçon et une fille). Pendant quatre mois, j’assure un remplacement d’interne à la Maternité, prévoyant la médecine en milieu rural ! Les heures de sommeil sont de plus en plus courtes. Le 10 juillet 1956, je soutiens ma thèse de médecine autour du thème «L’alcoolisme dans le département de l’Hérault», je l’obtiens avec la mention très honorable. Je prouve que le nombre d’alcooliques est bien moins élevé que celui affiché habituellement. Le 27 août de la même année, je démissionne de l’emploi d’infirmier et je démarre comme médecin généraliste à Saint Geniez d’Olt (Nord-Aveyron).
Après 6 ans d’un travail polyvalent (accouchements de tous calibres) et une activité tous azimuts (je joue le rôle du SAMU), je pars à Chartres comme médecin du travail à la Mutualité Sociale Agricole d’Eure-et-Loir. Je serai un pionnier de la médecine du travail agricole. Le petit 5e est né à Saint Geniez en 1960. Mais à Chartres, je ne travaille que 8 heures par jour et 5 jours par semaine. Du mi-temps pour moi. Parallèlement, je prends des cours de psychologie et de droit à Paris. Ainsi, en 1968, je passe la maîtrise de psychologie à la Sorbonne et le DEA de droit social à Paris 1 (sciences sociales du travail).
En 1970, je soutiens ma seconde thèse «Le coût humain du travail agricole en Eure-et-Loir» que j’obtiens avec la mention très bien.
En février 1973, je soutiens ma troisième thèse, cette fois-ci en psychologie dont le sujet est «Les aspects psycho-socio-économiques des conduites suicidaires en Eure-et-Loir», je l’obtiens avec la mention très bien.
Toujours en recherche sur la violence (exercée dans l’agressivité, supportée dans la vulnérabilité), je s’inscris à nouveau à la Sorbonne pour un doctorat d’Etat sur les «accidents de la route». Mais mon directeur de thèse est atterré quand je lui livre mes premiers résultats : ce sont des sortes de suicides ! Pas question : l’accident de la route est causé par les platanes, le verglas, etc. !!! ». Je cherche alors un patron un peu plus intelligent et le trouve à Paris X Nanterre, en transformant la thèse en 3e cycle. Je soutiens donc ma quatrième thèse le 20 janvier 1978 à Nanterre, avec la mention très bien, comme d’habitude.
En tant que médecin, je cherche une thérapie. Ce sera la thèse d’Etat en histoire des religions. Il s’agit donc de ma cinquième thèse dont le sujet est «Les oecuménismes, thérapie de l’agressivité ?» et que je soutiens à Dijon le 12 février 1988, avec la mention très honorable.
Par ailleurs, le patron de thèse d’un de mes fils m’interpelle sur l’histoire de la Révolution et me propose un sujet pour un doctorat nouveau régime. Ce sera «Un journal de 1789 à 1791 : Les Actes des Apôtres. Agressivité et violence pendant la révolution monarchique». La soutenance de cette sixième thèse a lieu le 17 décembre 1994 à l’Université Paul Valéry, à Montpellier, avec la mention très honorable et les félicitations du jury.
Pour ce qui est de ma septième et ultime thèse, je voulais la faire autour du thème du Bonheur. Un seul philosophe consent à me diriger, mais ce sera sur l’euthanasie, en dehors de l’Université de Montpellier. Je l’avertis que cela risque d’être dur. Il se cabre comme une mule du Poitou, essaie de me diriger pendant deux ans et finit par renoncer ! Je continue alors à Montpellier et soutiens ma thèse «L’euthanasie, entre histoire et éthique» le 15 décembre 2005, avec la mention honorable, devant un jury carrément hostile et ne possédant ni mes compétences, ni mon expérience.»
Quel est le plus beau souvenir de votre vie professionnelle ?
«Ma vie professionnelle est jalonnée de magnifiques souvenirs. Difficile de choisir dans ce tas si bien rempli. Citons en exemple le succès du lancement de la médecine du travail agricole en Eure-et-Loir, préludant à sa généralisation dans toute la France, avec d’autres confrères aussi !»
Quel est le plus beau souvenir de votre vie ?
«Dans ma vie, j’ai accumulé aussi de très bons moments. Ils effacent les «coups durs» et les gomment totalement ! Citons ma déclaration d’amour à Suzy, au jardin des Plantes de Montpellier, et notre mariage d’étudiants, les naissances de nos enfants, il y en a des tonnes de bons moments !!! Les souvenirs heureux se multiplient. Citons aussi : à la soutenance de ma seconde thèse, dédiée à mon père, ouvrier agricole, mon patron Henri Bartoli, ex-doyen de la fac de Droit de Paris 1, a pris mon père par l’épaule et lui a dit : "Monsieur Terrades, vous pouvez être fier de votre fils. Il vous fait honneur." J’ai vu mon père pleurer de joie et de bonheur. Fantastique. Je l’avais vengé de son destin. J’aimerais également rendre hommage à ma mère qui m’a toujours encouragé à faire des études, en étant le plus souvent possible le premier de la classe."
Pourquoi tant de fougue pour les études et les diplômes ?
«Dès mon plus jeune âge, mon père m’a répété des milliers de fois : «Il n’y a pas plus bas qu’un ouvrier agricole. Tu ne seras pas ouvrier.» Il m’a cassé les freins et bloqué l’accélérateur avec une grosse pierre. Comment voulez-vous arrêter une voiture dans cet état ? Il était l’aîné de 9 enfants et mon grand-père l’a fait embaucher comme ouvrier à 10 ans. Il n’est pas revenu à l’école. On n’a pas le droit de se venger des humains. Mais le destin, oui et même le devoir. Avec tout ce que j’ai fait, j’ai vengé mon père de son destin, et j’en suis très fier. Ma mère m’a poussé également, car c’était aussi le même cas. Alors, ma fougue, elle y était. Et Suzy m’a compris dès le début. J’ai écrit, dans les remerciements de ma dernière thèse : «Quand un homme réussit sa vie, cela signifie qu’il a trouvé la femme de sa vie : C’est mon cas.»
J’ai grandi avec l’amour des romans de chevalerie : protéger le faible et chercher l’amour de sa Dame. Et j’ai trouvé Suzy ! Toujours prête à me suivre et m’aider, me comprendre, me remonter le moral en face des défaites - Don Quichotte a bien essuyé des échecs, non ? Elle m’a donné une joie de vivre colossale, appuyée sur nos cinq enfants aussi «gonflés» que nous deux !
Les études répondent à un besoin presque congénital d’apprendre. Dès mon plus jeune âge, j’étais avide de comprendre : pourquoi la vie, comment naissons-nous ? Pourquoi la mort ? Je me suis fait un but presque féroce de me battre pour la vie. En classe de seconde, au Lycée, le prof de français nous a fait étudier Rabelais : il aimait la vie sous toutes ses formes. Cela a été comme une illumination. J’ai dit à tous : «Je serai médecin». Ca va pas, non ? Mais oui, ça ira, malgré les coups de barre à recevoir et à déjouer. Et cela est allé ! Mes diplômes ont ainsi plusieurs origines. Ils titularisent des recherches plutôt pointues. Sans eux, on pourrait me dire que j’affabule. Mais non, ils correspondent à des recherches sérieuses, mises en application longtemps après parce qu’elles heurtaient trop la tranquillité ambiante.»
Quel bilan faites-vous de toutes ces années de vie ?
«Le bilan me semble plutôt positif. Scientifiquement, mes recherches ont été appliquées (plus ou moins tardivement !!!). Socialement, avec Suzy, nous avons aidé à fond les organisations laïques et obtenu de très bons résultats : création d’un collège public à Saint Geniez d’Olt ; aide massive matérielle aux lycées de Chartres et à Villeneuve-lès-Maguelone pour les écoles primaires ; action dans des organisations d’aide aux démunis, comme aux rapatriés du Vietnam à Chartres, à la Ligue des Droits de l’Homme, toujours à Chartres - Cela n’a pas été possible à Montpellier, pour des raisons de rivalité (on trouve toujours des petits chefs qui ont peur pour leur place, alors que je n’ai jamais cherché les présidences).
Je pense avoir eu une vie bien remplie et heureuse.»
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes ?
« Je dirai aux jeunes mon cri de guerre : EN AVANT TOUTE ! Fonce d’abord, tu discuteras après !!! Comme disait Guillaume d’Orange : «Pour faire de grandes choses, il faut faire comme si on ne devait jamais mourir.» Evidemment, il est bon de penser un peu, d’une part à ses buts réels, d’autre part aux moyens de les assumer. Mais, franchement, un brin d’enthousiasme plus ou moins fou ne nuit pas !»
Vous venez de fêter vos soixante ans de mariage. Parlez-nous de votre épouse et du rôle qu'elle a joué à vos côtés ?
«Avec ma tendre épouse bien-aimée, nous réalisons que notre amour se hisse à des hauteurs himalayennes. Suzy a toujours été de toutes les bagarres. Elle est l’épouse, il faut bien le dire, PARFAITE. Sans elle, je n’aurais pas réalisé les prouesses citées. Car il fallait vraiment la Dame de mes pensées pour y arriver. Elle a tapé toutes mes thèses - sauf la dernière, car le sujet (euthanasie) me paraissait trop dur à assumer. Cela suffisait avec moi. Et elle pouvait ainsi me remonter le moral sans avoir à lire cette thèse ! Suzy a donc joué un rôle décisif dans ma carrière de médecin et chercheur. Aussi, je me la chouchoute tendrement, dès le matin : elle a son café au lit avec sa tartine (une suffit à notre âge), ses fruits, sa musique - un DVD Rom sur la table de nuit avec moi à ses côtés : nous petit-déjeunons ensemble. Les journées commencent bien ! Nous appliquons la formule de l’Abbaye de Thélème de Rabelais : «Chacun faisait à autrui ce qu’il semblait lui faire plaisir.»»
16-01-2009
Portrait
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