Prix Nobel
Aung San Suu Kyi "La vérité et la justice sont souvent les seules défenses contre le pouvoir impitoyable"
FILLE du leader de la libération, le général Aung San, Suu Kyi est née à Rangoon en 1945, d'une famille bamar, l'ethnie majoritaire qui a donné son nom au pays, et qui s'était illustrée pour son engagement anti-colonialiste contre les Britanniques, juste avant que la Birmanie ne se libère de la tutelle colonisatrice de la Grande-Bretagne. C'est son père qui a négocié l'indépendance de la Birmanie en 1947. Il fut assassiné par des rivaux la même année. Sa mère Daw Khin Kyi était diplomate et Suu Kyi fut élevée, avec ses deux frères, en Inde et en Grande-Bretagne. Aung San Lin, l'un des frères de Suu Kyi, est mort accidentellement alors qu'elle avait huit ans.
Sa mère commença à s'engager dans les milieux sociaux et publics, gagna peu à peu une certaine importance dans le paysage politique du gouvernement des années 1950 et 1960 puis fut nommée ambassadrice de la Birmanie à Delhi (Inde) en 1960. Suu Kyi étudia à l'Ecole anglaise catholique de Birmanie puis rejoignit sa mère en Inde afin de terminer ses études secondaires au College Lady Shri Ram à New Delhi en 1964.
Par la suite, Suu Kyi fit des études de philosophie, d'économie et de sciences politiques au St. Hugh's College d'Oxford de 1964 à 1967. Elle terminera ses études par un doctorat (phd) à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de Londres.
Agée de 24 ans, la jeune étudiante déménagea pour New York en 1969, entama un second cycle d'études supérieures et devint secrétaire-assistante du Comité des questions administratives et budgétaires des Nations Unies.
En 1972, elle se marie avec Michael Aris, un homme rencontré à Oxford alors qu'il étudiait les civilisations tibétaines. En 1973, Suu Kyi donne naissance à son premier enfant, Alexander, à Londres. En 1977, elle a un second enfant, Kim, né à Oxford. Suu Kyi vit alors entre le Royaume-Uni et le Bhoutan, pays où habite son mari, car il fait à cette époque une étude sur l'Himalaya et le Tibet.
Elle poursuivit une carrière académique jusqu'à ce qu'elle rentre en Birmanie, en 1988, pour soigner sa mère malade.
Cette année-là, le général Ne Win, leader du parti socialiste au pouvoir perd peu à peu le contrôle du pays. Des manifestations éclatent dans tout le pays afin d'obtenir plus de démocratie, elles sont violemment réprimées par l'armée. Une nouvelle junte militaire prend le pouvoir. Fortement influencée par la philosophie non violente du Mahatma Gandhi, Suu Kyi entre petit à petit en politique afin de travailler pour la démocratisation du pays.
Prenant presque par hasard la parole lors d'un meeting à Rangoon, le 26 août 1988, elle trouve instantanément les mots qui portent. En une journée, sans avoir rien prévu, elle acquiert une stature de leader. Elle incite le peuple à "se libérer de la peur", un conseil qu'elle dispense également aux généraux, considérant qu'ils s'enferment dans un pouvoir absolu par peur de la vengeance d'un peuple martyrisé.
Elle participe à la création de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) le 27 septembre 1988, qui promeut des réformes politiques en Birmanie. Suu Kyi est ensuite présidente de la LND et devient un symbole du désir populaire pour la liberté politique.
Elle est arrêtée le 20 juillet 1989, le gouvernement militaire lui propose la liberté à condition qu'elle quitte le pays, ce qu'elle refuse. Elle est mise plus tard en liberté "surveillée".
La junte lance alors à son encontre une campagne de dénigrements, de calomnies et d'insultes avant les élections de 1990. En vain car la popularité d'Aung San Suu Kyi ne faiblit pas. Au contraire… Elle est arrêtée et c'est de sa prison qu'elle apprend le triomphe électoral de son parti : 82 % des sièges au Parlement. Un véritable raz-de-marée ! Hélas, les militaires avaient promis des élections libres, pas de respecter les résultats. Et les députés élus de la majorité sont pourchassés, arrêtés, exilés, tués parfois.
Les généraux refont une poussée d'urticaire contre celle qui est devenue leur ennemie numéro un, un an plus tard, lorsqu'elle se voit décerner le prix Nobel de la Paix. S'ensuit une alternance d'arrestations et d'humiliations auxquelles elle répond par des grèves de la faim
Comble de la cruauté, son époux, condamné par un cancer, n'est même pas autorisé à rendre une dernière visite à la mère de leurs deux enfants. Puis, en 2003, Aung San Suu Kyi échappe de peu à une tentative d'assassinat alors qu'elle avait été exceptionnellement autorisée à se déplacer en province.
Les nouvelles de la captive recluse de force dans sa maison de Rangoon se font de plus en plus rares. Quatre ans plus tard, en 2007, de fugaces images d'Aung San Suu Kyi sont publiées. Ce que les médias appellent la "révolution safran" - d'après la couleur de la robe des moines bouddhistes qui se sont soulevés contre la dictature et la mal vie - est à son apogée. La magie opèrera pendant quelques minutes lorsqu'un groupe de religieux passe devant la maison de la recluse : elle est sur le seuil, en larmes.
En septembre 2008, des inquiétudes s'expriment quant à sa santé, elle refuserait la nourriture qui lui est apportée par la junte militaire. En mai 2009, son état de santé est de plus en plus inquiétant ("Elle ne peut pas manger, sa tension est faible, et elle souffre de déshydratation", d'après son assistante médicale).
Aung San Suu Kyi et son médecin personnel sont en prison depuis le jeudi 7 mai 2009 pour des raisons encore inexpliquées par les autorités birmanes. Le 14 mai 2009, la prix Nobel de la Paix a été transférée à Insein, la plus grande prison du pays où sont déjà embastillés bon nombre de prisonniers politiques.
Selon la Secrétaire d'Etat française Rama Yade, l'arrestation d'Aung San Suu Kyi, accusée d'activité subversive à quelques jours de sa libération, est un "prétexte manifestement recherché pour l'écarter du processus électoral, d'autant plus que la LMD, le parti politique d'Aung San Suu Kyi, est totalement laminé". L'objectif du régime est de "tout mettre en place pour arriver aux élections législatives de 2010 sans gêne, sans entrave". La présence d'une entreprise comme Total n'y peut rien, car "c'est un Etat qui vit sous la terreur depuis vingt ans".
Neuf Prix Nobel et de nombreuses personnalités comme Jane Birkin ont apporté leur soutien à Aung San Suu Kyi, actuellement jugée en Birmanie.
Alors qu'elle est enfermée à son domicile et privée de tout contact avec l'extérieur depuis 2003, voilà maintenant qu'elle risque cinq années supplémentaires pour ne pas avoir respecté les règles de son assignation à résidence.
L'acharnement contre cette femme de 64 ans à la santé fragile s'explique par la menace démocratique qu'elle représente pour la clique de généraux paranoïaques qui saignent la Birmanie depuis 1962. Ils n'auront rien épargné à leur captive, pas même la magie noire !
Extraits du discours écrit par Mme Aung San Suu Kyi et prononcé le 21 novembre 1994 à Manille, dans le cadre de la réunion de la Commission mondiale sur la culture et le développement de l'UNESCO, au nom de l'auteur et à sa demande, par Mme Corazón Aquino, ancienne présidente de la République des Philippines, in Le Courrier de l'UNESCO, mars 1995, pp. 5-8.
- La démocratie, patrimoine commun de l'humanité
La culture de paix est un idéal qu'aucun gouvernement, aucune nation (même la plus belliqueuse) n'oserait contester. Personne ne remet non plus en cause l'étroite interdépendance qui existe entre la culture de paix et la culture de développement. Par contre, on peut se demander jusqu'à quel point les gouvernements sont disposés à reconnaître que la démocratie et les droits de l'homme sont indissociables de la culture de paix et par conséquent indispensables à un développement viable. De nombreux exemples prouvent que la culture et le développement peuvent servir de prétextes pour résister aux demandes en faveur de la démocratie et des droits de l'homme. Chacun sait que certains gouvernements vont jusqu'à faire valoir que la démocratie est une idée occidentale étrangère à leurs propres systèmes de valeurs ; on a souvent prétendu aussi que le développement économique est incompatible avec les droits politiques (c'est-à-dire avec la démocratie) et que, dans ce cas, c'est forcément l'économique qui prime. Devant de tels arguments, il convient d'examiner et de définir soigneusement les notions de culture et de développement pour éviter qu'elles ne soient utilisées, ou plutôt détournées, en vue de contrarier les aspirations des peuples à des institutions démocratiques et aux droits de l'homme.
- La croissance seulement économique : une notion dépassée
Le bilan peu satisfaisant des efforts de développement dans de nombreuses parties du monde et la nécessité implicite d'une définition du développement qui irait au-delà de la simple croissance économique sont devenus une préoccupation vitale des économistes et des organismes internationaux il y a déjà plus d'une décennie. Dans Pour une philosophie du nouveau développement, l'économiste François Perroux déclarait :
"Le développement n'a pas eu lieu : il est une prise de conscience dramatique, une promesse, une question de survie même, mais encore, sur le plan intellectuel, obscurément pensé)."
Dans le même ouvrage, il affirmait également :
"Le développement personnel, la liberté des personnes épanouies dans les valeurs auxquelles elles adhèrent et qu'elles vivent en actes est l'un des ressorts les plus puissants du développement sous toutes ses formes."
Alors que le concept de développement humain commence à occuper une place fondamentale dans la pensée des économistes et responsables internationaux, l'"Economie de Marché", dont les majuscules rayonnent d'une aura quasi mystique, fait de plus en plus figure aux yeux de nombreux gouvernements de voie rapide et infaillible vers la prospérité matérielle. Selon eux, tous les problèmes auxquels sont confrontés leurs pays pourraient être résolus grâce à des mesures économiques. L'économie fait figure de "deus ex machina", la clé la plus importante pour ouvrir les serrures de toutes les portes de la nouvelle Asie dont nous rêvons."
Dès lors que l'on voit dans l'économie "la clé la plus importante pour ouvrir les serrures de toutes les portes", on en vient tout naturellement à juger la valeur d'un homme principalement, sinon exclusivement, à l'aune de son efficacité en tant qu'instrument économique. Cela ne concorde pas avec une vision du monde où les institutions économiques, politiques et sociales ont pour but de servir l'homme et non l'inverse, où la culture et le développement fusionnent pour créer un environnement dans lequel le potentiel humain peut se réaliser pleinement.
Ceux qui sont proches du pouvoir et ceux qui en sont le plus éloignés ne sauraient avoir le même système de valeurs. Le point de vue des privilégiés ne peut être le même que celui des plus démunis. En matière de pouvoir et de privilège, la différence entre les pauvres et les nantis n'est pas seulement quantitative, car elle a des implications psychologiques et idéologiques considérables. Quant à la plupart des considérations "économiques", elles sont rarement d'ordre purement économique puisqu'elles sont liées aux problèmes du pouvoir et du privilège. Le problème de la pauvreté illustre bien le caractère partiel d'une vision purement économique de la condition humaine. Même ceux qui prétendent avoir une conception réaliste des besoins humains fondamentaux sont bien obligés de reconnaître que :
"Quoi que puissent dire les médecins, les nutritionnistes et autres chercheurs sur les conditions objectives des frustrations des pauvres, la manière dont les pauvres eux-mêmes perçoivent ces frustrations doit, elle aussi, être prise en compte."
04-10-2009
Portrait
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